21 février 2017

Emmanuel Berl : auto-sabordement ?

"...nous ne voudrions pas accabler indûment la mémoire de Berl. 
Simplement y voir un peu clair, ce qui est peu commode, il faut bien l'avouer."
"Il joue avec les idées comme on joue à la balle et avec les mots comme on fait du cerceau. Il les pousse devant lui, espérant qu'ils vont rouler le plus longtemps possible sans tomber", écrivait Pascal Jardin. Emmanuel Berl ne sera jamais un «grand», de très belles pages mais pas une œuvre, ni un Malraux ni un Proust, parce qu'il porte en lui la conviction de "n'être rien ou peu s'en faut", de n'avoir pas à accomplir la destinée de poète ou professeur célèbre que souhaitait sa mère, éplorée par deux brillantes carrières familiales fauchées tôt par la maladie. Emmanuel fuira cette "mortifère obligation d'excellence".  

8 février 2017

Le moi inconsistant

"Suis-je tellement assuré de ma propre personne ? de mes parents qui meurent, de mes amis qui changent, des femmes qui dans ma vie apparaissent et disparaissent sans laisser de traces, vaines illuminations et vaines ténèbres, des livres que j'aime un jour et qui après m'ennuient, de mes propres phrases où en vain je cherche la marque de la pensée qui les dicta ?" (Emmanuel Berl, Méditation sur un amour défunt)

[...]

"...une personne n'est pas, comme j'avais cru, claire et immobile devant nous avec ses qualités, ses défauts, ses projets, ses intentions à notre égard (comme un jardin qu'on regarde, avec toutes ses plates-bandes, à travers une grille), mais est une ombre où nous ne pouvons jamais pénétrer, pour laquelle il n'existe pas de connaissance directe, au sujet de quoi nous nous faisons des croyances nombreuses à l'aide de paroles et même d'actions, lesquelles les unes et les autres ne nous donnent que des renseignements insuffisants et d'ailleurs contradictoires, une ombre où nous pouvons tour à tour imaginer, avec autant de vraisemblance, que brillent la haine et l'amour." (Proust, Guernantes I)



Ces extraits d'un "égal pessimisme", mis en parallèle dans la biographie de Berl par Raczymow, en page 28 du Blanche Gallimard, augurent peut-être d'une lecture intéressante ? On y revient plus tard.

1 février 2017

1945, Islande

Ingjaldur de Hóll affirma alors d'un air sentencieux que jamais l'homme n'avait fabriqué d'outil qu'il ne pût maîtriser lui-même.
Un ouvrier agricole de Raudamel, bien gominé, se leva et dit pouvoir citer un exemple du contraire : Hédinn de Klaufnabrekka s'était fabriqué une brouette bien trop grande, l'avait remplie de bouse de vache et s'était mis en route pour descendre au pré du bas de la pente. Il avait soudain perdu le contrôle de la brouette qui était passée par-dessus le talus du fossé, où elle se trouvait encore.
Après cette histoire du tâcheron, le silence s'abattit sur l'assistance.

Bergsveinn Birgisson - La lettre à Helga

Hiroshima

30 janvier 2017

La lettre à Helga

Traduit de l'islandais par Catherine Eyjólfsson

"On pourrait à la rigueur accepter de vivre en ville, si l'on n'y devenait pas tellement ennuyeux à force d'y habiter. Même les canards de l'Étang, qui voient tout leur tomber cuit dans le bec, perdent leur éclat et leur caractère."

20 janvier 2017

Fragment apocryphe

Borges

Dans "Borges, de loin", Christian Garcin raconte qu'il est venu à Borges au départ d'un article de Javier Marías, publié dans la revue "Le Promeneur" en 1988 : "Borges : un fragment apocryphe de Sir Thomas Browne"

17 janvier 2017

Madame Lohmark et la Schwanneke

"Ce sont tous un peu mes enfants."
Pas besoin de l'écouter. C'était toujours la même chanson. La fourchette grimpa jusqu'à la bouche. Qui fut enfin remplie en quelques coups de dents.
"Certains doivent être... " Elle mâchait en parlant. "... – et j'ai réalisé ça récemment – aimés..." Elle déglutit. "... pour qu'on puisse les supporter." Fallait qu'elle fasse attention. Un animal parlant pouvait très vite se récolter des morceaux de nourriture dans la trachée.
"Quand vous les voyez là, devant vous, si découragés et si menus, parfois un peu insolents, à vrai dire il n'y a que deux solutions..."
Elle était la preuve vivante que l'être humain se distingue de l'animal non par l'exercice de la raison, mais par une aptitude au langage expansif.
"Décamper ou..."
Ce regard. Comme si elle s'excusait.
"Aimer."
Elle n'avait aucune pudeur. Son rouge à lèvres était déjà effacé, mais la ligne des contours restait visible. De la belle poudre claire qui bouche les pores. La nostalgie des feux de la rampe.
"Et j'ai toujours choisi l'amour."
Des trémolos dans la voix. Elle aurait vraiment dû être actrice. Elle l'était, d'ailleurs. Se laisser ainsi enivrer en public par ses propres fluctuations hormonales.

Judith Schalansky - L'inconstance de l'espèce


16 janvier 2017

L'espèce inadaptée

"Que restait-il de plus à faire que d'attribuer un sens quelconque 
au déroulement contingent et nécessaire des événements ?"

Traduit de l'allemand par Matthieu Dumont

L'année généreusement entamée – avec de vieux amis notoires, Faulkner, Bierce et Simenon – n'empêche pas le souvenir du ravissement des dernières heures de 2016 en compagnie de Judith Schalansky et L'inconstance de l'espèce ("Le cou de la girafe" en version originale).  

4 janvier 2017

Laure sans frein

"Imaginez-vous la force qu'il faut pour avancer, comme elle, sans but ? Pour ne suivre que ses pulsions, ne rien construire et s'abandonner sans frein à l'urgence ? Représentez-vous la chose, souvenez-vous des rares moments où vous avez pleinement habité le présent, et étirez ces instants aux dimensions de toute une vie : vous comprenez, maintenant ?"
"Dans tout ce qui advient j'ai cherché sa trace, et scruté chaque visage pour y retrouver le sien. Mais rien n'est apparu. Alors j'essaie de chanter son histoire, même si elle est incomplète, même si les détails manquent et que j'oublie des étapes, saute des paliers, et m'embrouille dans la chronologie, tant et si bien que je dois constamment reprendre au point de départ et que, loin du panégyrique limpide que je voulais prêcher, mon récit lancine à une allure de porte qui claque, de volet qui bat, de chat qui miaule, chassant sur son ancre, reprisant son motif, chaque élan venant immanquablement se briser dans sa course, chaque élévation retombant sur elle-même; comme si, fuyante, éparpillée, dissolue, Laure échappait au jeu du discours même, comme si aucune phrase ne parvenait à fixer son mouvement et qu'elle passait, légère, à travers le lexique, sans en déranger l'ordonnance."

Philippe Vasset - La légende

Lek, Sowat, Baudelocque

3 janvier 2017

Liturgie baroque


Philippe Vasset ouvre la porte d'un univers que j'ignorais complètement, le métier des gens de religion qui racontent la vie des saints. Il ne fallait cependant pas beaucoup s'attendre, avec un écrivain qui aime explorer les marges, à une évocation orthodoxe des bienheureux que la religion catholique perpétue en statues, médaillons et nouvelles consécrations.

Le soliloque du narrateur, sous une plume maîtrisée (fruit d'un séjour à la Villa Médicis en 2014-15) qui m'a entièrement séduit, relate ses revers de prêtre, fonctionnaire à Rome dans la Congrégation vaticane où il instruisait les requêtes en béatification, validait des miracles et authentifiait des reliques. Tout cela est fini, il n'a plus l'habit et ressasse son "histoire inaudible" dans un cahier qui "n'accompagne désormais qu'une solitude sans appel".