23 juillet 2017

Si j'étais né en 1922...


Pierre Bayard tente de cerner ce qui fait les héros. Ou les bourreaux, à l'instar de l'horrible 101ème bataillon allemand de l'Ordnungspolizei qui interroge les férocités potentielles d'hommes ordinaires. À cette fin, il imagine être à la place de son père dans les circonstances qui ont précédé la seconde guerre et, s'appuyant ce qu'il présume connaître d'eux deux, dans l'ignorance de sa propre personnalité potentielle – ce que les freudiens appellent l'inconscient – il essaie d'en déduire un comportement plausible face au régime de Vichy et à l'occupation allemande, qui serait soit la résignation soit une bifurcation vers la résistance ou l'étranger pour mener la lutte. On comprend immédiatement les réserves qu'il convient d'appliquer à ce schéma, bien que l'expérience de pensée tienne la route et que les déductions émises par l'auteur me paraissent résister solidement aux objections formulées à l'encontre de la méthode. L'essai est clair, méthodique et documenté. 

14 juillet 2017

La trahison des villes

[Celui qu'on nomme l'Écrivain a quitté la ville natale pour mourir quelques jours plus tard dans un wagon du Transsibérien.]

Le voyage de l'Écrivain a été le voyage de quelqu'un qui se sent victime d'une duperie insupportable. D'une duperie fondée sur la trahison. Le jeu de cette duperie est cyclique comme les pluies : les trahisons de la ville natale sont le coup de pistolet qui indique l'heure du départ, l'heure d'entreprendre le voyage. Les mutations d'une ville sont des trahisons, parce qu'elles finissent par la nier, et dans cette négation se niche l'oubli. L'amnésie de la ville est devenue une agression pour l'Écrivain : la ville de l'oubli face à l'homme qui faisait de la  mémoire sa raison de vivre. La ville qui a besoin de l'oubli pour continuer d'exister. L'Écrivain cessa de vivre dans la ville qui existait et se mit à vivre dans la ville qu'il imaginait : celle où le souvenir est défiguré par l'invention pour finir par constituer une vérité que l'on nomme littérature. [...]. L'Écrivain s'est moqué de nous tous parce qu'il avait éprouvé avant la peur la plus immonde : celle qu'éprouve celui qui sait qu'il est l'habitant d'un marais ; que sa propre peau est visqueuse comme celle d'un batracien ; que les autres s'agitent autour comme des couleuvres d'eau sans se rendre compte qu'ils vivent dans un marais et que leur peau est couverte d'écailles. L'Écrivain a vu la putréfaction de la ville et a décidé de la travestir par sa mémoire pour pouvoir de la sorte la nier sans relâche. Comme dans la nuit la plus sombre de Jérusalem.

José Carlos Llop - La ville d'ambre


Fougère piégée dans l'ambre

13 juillet 2017

La ville d'ambre



Traduit de l'espagnol par Edmond Raillard

Ce roman étrange baigne du début à la fin dans une atmosphère pesante qui envahit l'esprit comme un suave parfum, ambré et tenace. L'on s'y maintient tout près et avec constance, malgré le relent fétide des désillusions, les rancœurs d'une "génération massacrée", car José Cartlos Llop l'imprègne d'une musicalité espagnole où l'on se plaît. 

29 juin 2017

Savoir être son île déserte

Traduit du norvégien par Hélène Hervieu

Clé de contact tournée, le moteur s'est tu, le coffre claqué et les appareils photo en bandoulière – sait-on jamais, qu'un pic épeiche ou un rare gorgebleue à miroir prenne la pose au détour du sentier – nous marchons vers la réserve enclavée dans une sorte de cuvette, à l'abri du vent. Plus un bruit. Sinon les insectes, un froissement d'ailes et à intervalles, une grenouille: nous nous arrêtons soudain, étonnés, cois. L'instant dure et se palpe : quelques grammes de silence que nous tenons, béats.  

Le souvenir d'un tel moment, bien d'autres aussi "où le monde disparaît comme on se fond en lui" (Heidegger) – m'ont amené à choisir ce petit livre de l'explorateur norvégien Erling Kagge parmi les propositions de l'opération Masse Critique de Babelio (merci à eux).  

18 juin 2017

Anne s'en ira...

"Tout à coup il vit ces soirs de septembre à Paris — ces soirs bleus de septembre où la lumière mourante de l’été a la douceur des paupières, quand le soleil s’est couché derrière les bois de Sèvres, quand les réverbères sur le pont, les baies phosphorescentes de l’usine Renault, les fenêtres sur l’autre quai ne brillent pas encore, ni les étoiles, il n’y a plus de lumière et tout n’est plus que lumière, même cette femme en corsage rouge qui tend du linge sur une péniche, tandis que reviennent, du tennis de Boulogne, les derniers joueurs de la saison. Un peu avant sept heures, le viaduc halète et tremble, un cendrier vibre contre le marbre de la cheminée, les vitres sifflent. Mais bientôt la douceur de la lumière l’emporte, étouffe le fracas des aiguillages, la fumée, le bruit des autos qui passent en seconde au carrefour, le mugissement d’un chaland… Et entre tous ces soirs bleus de septembre, il vit soudain se lever un seul soir, le dernier soir, le soir unique où, adossé à la grille, il les regardera monter dans la quatre chevaux grise, le visage tourné en arrière que la vitre brouille, que la distance efface, la voiture difforme, avec les valises sur le toit, diminuant jusqu’au tournant, et comme le soit sera presque tombé il verra le feu rouge du frein s’allumer, chavirer, disparaître ; alors sans doute il remontera dans sa chambre, il errera dans toutes les pièces, courra d’épave en épave, une ceinture blanche, un vieux bracelet, un foulard, et c’est alors seulement qu’il entendra les bruits que lui auront cachés la fièvre, l’angoisse du départ – portes qui claquent, valises qui se ferment, appels, escaliers montés et descendus quatre à quatre, « Maman, où as-tu mis mon passeport ? » « Qu’est-ce que tu fais de tes babouches, tu ne les emportes pas ? » qu’il reverra sa petite figure exténuée par la messe de mariage, le déjeuner, la réception, les sourires, préoccupée par mille idées fixes, mille soucis matériels où il n’entrera pas, les yeux à la fois excités et battus, passer et repasser devant lui sans le voir, et qu’il sentira sous ses lèvres la joue qu’elle lui aura tendue dans la rue, trop vite, sans qu’il en ait conscience, sans qu’il puisse penser à en fixer le goût, la douceur dans sa mémoire ; sans qu’il voie même monter, d’un seul bond élastique, un chat de gouttière sur le parapet du pont. Et pourtant le goût de ce baiser, le chat, le moindre détail de cette seconde-là resurgiront tout à coup devant son regard pour jamais. Contre ce mur l’une de ses valises était longtemps restée ouverte, dans ce fauteuil, une heure plus tôt, elle s’était laissée tomber en soupirant, une heure plus tôt, une heure seulement elle était là, il pouvait encore poser un doigt sur sa main, une main sur ses cheveux, il pouvait lui parler et elle aurait répondu, il pouvait crier et elle l’aurait regardé. En bas, dans sa salle à manger, des sandwiches à demi mordus traîneront dans les assiettes, des noyaux d’olives, les papiers des petits fours. La fumée d’une cigarette oubliée montera doucement à contre-jour, des traces de rouge à lèvres resteront sur les coupes."

Jean-René Huguenin - La côte sauvage


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À l'heure où vous lisez ceci, nous sommes envolés sous d'autres cieux pour quelques jours. 
Je serai normalement régulièrement connecté. 
À bientôt.

17 juin 2017

Les bras cloués ...


Dans un entretien à propos de son roman "Les lois de l'apogée", Jean Le Gall indique : "L’un des personnages [Jérôme Vatrigan] étant un éditeur passionné, beaucoup de ses écrivains préférés sont cités et parfois même «expliqués». Parmi eux, beaucoup d’inconnus célèbres. Mon secret espoir ? Que les lecteurs du roman partent à leur recherche et les découvrent. Frédéric Berthet, Jack Alain Léger, Tony Duvert, Pierre Herbart, Jean-René Huguenin etc… De quoi faire une bibliothèque singulière et donc idéale."

11 juin 2017

Grille de lecture du comportement humain


Les bases scientifiques sur lesquelles Henri Laborit s'est appuyé pour développer cet essai (1976) sur les aspects sociologiques et psychologiques du comportement humain, sont claires. Elles sont détaillées dans les pages 19 à 23 du Folio essai n°7 [*] et de façon limpide sur Wikipédia dans l'article consacré au film d'Alain Resnais "Mon oncle d'Amérique" (théorie de Paul D. MacLean). Ces bases sont plus largement détaillées dans "La nouvelle grille", un ouvrage plus «scientifique» de l'auteur, dont "Éloge de la fuite" est une émanation philosophique qui conviendra mieux aux «littéraires». 

4 juin 2017

Sur le nuage de Châteaureynaud

Le fantastique  trimbale généralement avec lui un attirail de clichés et d'angoisses dont Georges-Olivier Châteaureynaud n'a que faire. Vous entrez confiant dans ses récits, les deux pieds fermement ancrés au sol et insensiblement le terrain devient spongieux, les repères mutent, une brume opaque enveloppe les choses, et c'est trop tard, le mystérieux vous a confondu, qui ressemble tellement à la réalité et vous la fait voir mieux, sans que le sourire soit jamais loin. 

23 mai 2017

Petit déjeuner chez Tiffany



Avant "De sang froid" (1965), grand succès de vente, Truman Capote avait écrit "Petit déjeuner chez Tiffany" (1958), une longue nouvelle (120 pages format poche) que le Folio n°364 propose avec trois short stories : "La maison de fleurs", "La guitare de diamant" et "Un souvenir de Noël". Elles confirment les énormes aptitudes de cet écrivain d'une grande sensibilité et élégance, que la dépendance aux drogues ont trop vite effacé du paysage littéraire. Rien n'apparaît dans ces récits du personnage loufoque, snob et excentrique de la vie publique. Au contraire, c'est délicatesse, tact et accents poétiques.

Lectures en vacances



Bref compte-rendu de lectures nonchalantes, hors d'atteinte du quotidien, entre deux balades sous les embruns iodés.

Pierre Magnan, cet amoureux des Alpes de Haute Provence et de Giono, signait en 1976 un roman policier classique et donnait vie au commissaire Laviolette. "Le sang des Atrides" est un récit attachant, à l'intrigue emberlificotée. Écriture soignée, griffe de Magnan.

"Auprès de l'assassin", quelle tristesse cette histoire navrante, un peu angoissante, mais triste surtout de lire ce qui s'apparente à un scénario de série télévisée, laconique, sans âme et sans style.  

"Dans le train" : Christian Oster console grandement du précédent par une narration singulière. La précision et la profondeur de l'auto-analyse permanente du narrateur cisèlent le portrait psychologique de cet homme et d'une femme – grâce à la maîtrise du discours indirect – qui lient connaissance sur le quai d'une gare. C'est inattendu, authentique et si bien fait qu'on en éprouve presque de la gêne, car c'est nous qui sommes soudain là dans le roman, dans nos pudeurs, désirs et justifications maladroites, pleins du droit d'aimer et de l'espoir de l'être en retour. La rencontre amoureuse, vieille comme le monde, un thème qui ne lassera jamais tant que les auteurs sauront si bien le renouveler. On a beau s'agacer que chez Minuit, on dirait les "produits dérivés d'une marque grand style" (Sophie Divry), chez moi, c'est bingo ! à chaque coup. Vous pouvez Feuilleter les premières pages.