20 janvier 2017

Fragment apocryphe

Borges

Dans "Borges, de loin", Christian Garcin raconte qu'il est venu à Borges au départ d'un article de Javier Marías, publié dans la revue "Le Promeneur" en 1988 : "Borges : un fragment apocryphe de Sir Thomas Browne"

17 janvier 2017

Madame Lohmark et la Schwanneke

"Ce sont tous un peu mes enfants."
Pas besoin de l'écouter. C'était toujours la même chanson. La fourchette grimpa jusqu'à la bouche. Qui fut enfin remplie en quelques coups de dents.
"Certains doivent être... " Elle mâchait en parlant. "... – et j'ai réalisé ça récemment – aimés..." Elle déglutit. "... pour qu'on puisse les supporter." Fallait qu'elle fasse attention. Un animal parlant pouvait très vite se récolter des morceaux de nourriture dans la trachée.
"Quand vous les voyez là, devant vous, si découragés et si menus, parfois un peu insolents, à vrai dire il n'y a que deux solutions..."
Elle était la preuve vivante que l'être humain se distingue de l'animal non par l'exercice de la raison, mais par une aptitude au langage expansif.
"Décamper ou..."
Ce regard. Comme si elle s'excusait.
"Aimer."
Elle n'avait aucune pudeur. Son rouge à lèvres était déjà effacé, mais la ligne des contours restait visible. De la belle poudre claire qui bouche les pores. La nostalgie des feux de la rampe.
"Et j'ai toujours choisi l'amour."
Des trémolos dans la voix. Elle aurait vraiment dû être actrice. Elle l'était, d'ailleurs. Se laisser ainsi enivrer en public par ses propres fluctuations hormonales.

Judith Schalansky - L'inconstance de l'espèce


16 janvier 2017

L'espèce inadaptée

"Que restait-il de plus à faire que d'attribuer un sens quelconque 
au déroulement contingent et nécessaire des événements ?"

Traduit de l'allemand par Matthieu Dumont

L'année généreusement entamée – avec de vieux amis notoires, Faulkner, Bierce et Simenon – n'empêche pas le souvenir du ravissement des dernières heures de 2016 en compagnie de Judith Schalansky et L'inconstance de l'espèce ("Le cou de la girafe" en version originale).  

4 janvier 2017

Laure sans frein

"Imaginez-vous la force qu'il faut pour avancer, comme elle, sans but ? Pour ne suivre que ses pulsions, ne rien construire et s'abandonner sans frein à l'urgence ? Représentez-vous la chose, souvenez-vous des rares moments où vous avez pleinement habité le présent, et étirez ces instants aux dimensions de toute une vie : vous comprenez, maintenant ?"
"Dans tout ce qui advient j'ai cherché sa trace, et scruté chaque visage pour y retrouver le sien. Mais rien n'est apparu. Alors j'essaie de chanter son histoire, même si elle est incomplète, même si les détails manquent et que j'oublie des étapes, saute des paliers, et m'embrouille dans la chronologie, tant et si bien que je dois constamment reprendre au point de départ et que, loin du panégyrique limpide que je voulais prêcher, mon récit lancine à une allure de porte qui claque, de volet qui bat, de chat qui miaule, chassant sur son ancre, reprisant son motif, chaque élan venant immanquablement se briser dans sa course, chaque élévation retombant sur elle-même; comme si, fuyante, éparpillée, dissolue, Laure échappait au jeu du discours même, comme si aucune phrase ne parvenait à fixer son mouvement et qu'elle passait, légère, à travers le lexique, sans en déranger l'ordonnance."

Philippe Vasset - La légende

Lek, Sowat, Baudelocque

3 janvier 2017

Liturgie baroque


Philippe Vasset ouvre la porte d'un univers que j'ignorais complètement, le métier des gens de religion qui racontent la vie des saints. Il ne fallait cependant pas beaucoup s'attendre, avec un écrivain qui aime explorer les marges, à une évocation orthodoxe des bienheureux que la religion catholique perpétue en statues, médaillons et nouvelles consécrations.

Le soliloque du narrateur, sous une plume maîtrisée (fruit d'un séjour à la Villa Médicis en 2014-15) qui m'a entièrement séduit, relate ses revers de prêtre, fonctionnaire à Rome dans la Congrégation vaticane où il instruisait les requêtes en béatification, validait des miracles et authentifiait des reliques. Tout cela est fini, il n'a plus l'habit et ressasse son "histoire inaudible" dans un cahier qui "n'accompagne désormais qu'une solitude sans appel". 

24 décembre 2016

OVNI

Et quand je leur demande de me décrire «un livre», c'est un OVNI qui se pose dans la classe : objet ô combien mystérieux, pratiquement indescriptible vu l'inquiétante simplicité de ses formes et la proliférante multiplicité de ses fonctions, un «corps étranger», chargé de tous les pouvoirs comme de tous les dangers, objet sacré, infiniment choyé et respecté, rangé avec des gestes d'officiant sur les étagères d'une bibliothèque impeccable, pour y être vénéré par une secte d'adorateurs au regard énigmatique.

Daniel Pennac - Comme un roman (1992)


23 décembre 2016

Un vrai lecteur ?

Et un lecteur ? Décrivez-moi un lecteur.
– Un vrai lecteur ?
– Si vous voulez, bien que je ne sache pas ce que vous appelez un vrai lecteur.

Les plus «respectueux» d'entre eux me décrivent Dieu le Père soi-même, une sorte d'ermite antédiluvien, assis de toute éternité sur une montagne de bouquins dont il aurait sucé le sens jusqu'à comprendre le pourquoi de toute chose.

Daniel Pennac - Comme un roman (1992)



22 décembre 2016

Menace d'éternité...

Outre la hantise de ne pas comprendre, une autre phobie, pour réconcilier ce petit monde avec la lecture solitaire, est celle de la durée.
Le temps de la lecture : le livre envisagé comme une menace d'éternité.

Daniel Pennac - Comme un roman (1992)