24 août 2016

Trésors du Temps

Ce dont il se souvenait vers la fin ? Rien. Ou alors si peu. Car s'il ne retombait pas en enfance, son enfance devait forcément remonter vers lui et, dans le désœuvrement auquel la vieillesse l'obligeait, il assistait à ce miracle imprévu qui, certainement, lui rendait cette part de son passé à laquelle il avait cessé de penser depuis que l'occupait le travail exclusif d'exister. Le Temps, avec pour chacun ce rêve plus ancien au sein duquel le cauchemar de l'Histoire ne vient s'installer qu'ensuite, préservant ainsi l'immémoriale antériorité d'un songe plus vrai que tous ceux qui l'ont suivi et que la lointaine nuit de jadis abrite, où les fictions du sommeil originel ne se laissent jamais totalement distinguer des premières expériences de la vie consciente. Et, entrant dans l'âge adulte, à son insu, on emporte au fond de ses poches toute cette menue monnaie de la mémoire dont chacun retrouve, pour finir, le lot insignifiant de souvenirs indélébiles comme un trésor magnifique de petites pièces jaunes dont le cuivre a noirci et qui, pourtant, luisent sous les yeux et tintent encore entre les doigts, aussi intensément qu'elles le faisaient autrefois lorsqu'on les tenait pour l'or même du temps.

Philippe Forest - Le siècle des nuages 

Une lecture loin d'être achevée – il y en a pour 560 pages – et l'envie, déjà, de partager un fragment de l'histoire de ce père Forest passionné d'aviation. Moins une biographie que le roman d'un homme dans l'aventure collective du vingtième siècle. De la réflexion à l'histoire intime – la mémoire et l'Histoire ressassés – et puis les avions en filigrane : "... il me semble qu’il est bien à plaindre celui qui ne tourne plus la tête vers le ciel lorsque passe au-dessus de lui un avion."

François Flameng (1856-1923)

"Mais chaque spectateur cherchait en soi l’enfant miraculeux
Siècle ô siècle des nuages"

14 août 2016

Noirs secrets de l'étang


Je ne veux pas qualifier cette fiction de roman policier ou de polar car elle écarte leurs ingrédients traditionnels, hormis le suspense entretenu par la construction narrative. Il s'agit d'une tragédie intime, passionnelle, où l'idéalisme, les préjugés publics d'une petite ville de Nouvelle-Angleterre dans les années 20, mais aussi le destin fallacieux, jouent un rôle cruel. Et au moment où, à l'instar du père du narrateur, l'on s'exclame "Comme tout cela est triste ! ", où personne ne semble vraiment responsable du gâchis, Thomas H. Cook sort une ultime carte, attestant que l'écrivain reste maître du jeu et un maître dans son métier.

"Tu voudrais qu'elle soit morte..."

La phrase résonne encore, mais j'en ai déjà dit trop. Suivez ce vieil homme affecté, avocat solitaire, sur les traces des événements tragiques qui ont déterminé sa vie du jour où, jeune étudiant aux côtés de son père, il accueillit Mrs Channing à la descente de l'autobus, venue enseigner le dessin à Chatham School :... combien elle était belle et combien sa gorge était d'une blancheur immaculée contre le col lie-de-vin de sa robe... quand ses traits furent soudain capturés par l'éclatante lumière de l'été...".

Ce roman sombre soigneusement écrit a obtenu le prix Edgar-Allan Poe en 1997.

12 août 2016

Prenez... lisez... déposez...


"Qui que vous soyez qui voulez cultiver, vivifier, édifier, attendrir, apaiser :
mettez des livres partout."
(Victor Hugo)


Si j'en juge par le nombre d'images de boîtes à livres sur la Toile, les Wallons n'en sont pas des pionniers, mais il y a de quoi se réjouir : même la télé en parle (vidéo). 
Et chez vous ? 


10 août 2016

De quel sommeil dormons-nous ?

"Le capitalisme est un caméléon, qui, parti des nations libres, se coule dans les structures d'États totalitaires ou autoritaires, voire d'États vacillants ou effondrés."

Il est légitime de critiquer la pensée libérale, mais le capitalisme paraît désormais irréversible, train lancé à grande vitesse, accéléré par la mondialisation si bien que toutes les sociétés utopiques dont nous rêvons semblent devoir s'en accommoder. Dès lors, s'il faut que tout repose sur la croissance économique, au grand dam de la planète épuisée, il s'avère utile d'écouter l'avis d'un expert libéral.

26 juillet 2016

Incipit de Cohen

"Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte. Ce n'est pas une raison pour ne pas se consoler, ce soir, dans les bruits finissants de la rue, se consoler, ce soir, avec des mots. Oh, le pauvre perdu qui, devant sa table, se console avec des mots, devant sa table et le téléphone décroché, car il a peur du dehors, et le soir, si le téléphone est décroché, il se sent tout roi et défendu contre les méchants du dehors, si vite méchants, méchants pour rien."

Albert Cohen - Le livre de ma mère

Un sourire, un clin d'œil ou une main tendue favorisent les accointances. 
Il en est ainsi pour les livres. S'ils touchent, étincellent ou pétillent, les tout premiers mots d'un roman, d'un essai, d'un document renforcent notre détermination de s'y glisser, démontent les ultimes réticences. L'incipit invitant de Cohen mène aux côtés d'un homme affligé de regrets et de souvenirs doux, tandis que sa "plume d'or va sur la page" avec le plus grand bonheur. Et c'est très bien, très beau, amusant même, on s'y trouve, mais lorsque, passée la moitié du récit, Cohen verse dans le ressassement, dit la même chose en d'autres mots, reconstruction du souvenir jusqu'à l'obsession, la prière douloureuse et révoltée à la mère absente est ressentie comme incantation masturbatoire. 

Si la volonté de publier tout ce qui a été (bien) écrit nuit à la lecture de bout en bout,  picorons-y alors.

Mary Cassatt (1845-1926)

22 juillet 2016

Escale

"J’allais chaque jour, sous les tentes, prendre le thé. Allongé là, pieds nus, sur le tapis de haute laine qui est le luxe du nomade, et sur lequel il fonde pour quelques heures sa demeure, je goûtais le voyage du jour. Dans le désert, on sent l’écoulement du temps. Sous la brûlure du soleil, on est en marche vers le soir, vers ce vent frais qui baignera les membres et lavera toute sueur. Sous la brûlure du soleil, bêtes et hommes, aussi sûrement que vers la mort, avancent vers ce grand abreuvoir. Ainsi l’oisiveté n’est jamais vaine. Et toute journée paraît belle comme ces routes qui vont à la mer."

Antoine de Saint-Exupéry - Terre des hommes


21 juillet 2016

Terre des hommes


Quoi de plus doux que revivre les enthousiasmes littéraires d'adolescence ? Les récits d'aventures, avions et pilotes dont on rêvait. Les récits de l'as Bader ou les périples de l'hydravion de Sir Francis Chichester figurèrent alors parmi mes plus fascinantes lectures, tandis que, si ma mémoire est bonne, le regard sobre et détaché du pilote Saint-Ex n'obtient qu'un premier et tardif assentiment à travers ce billet. 

13 juillet 2016

Le principe - Jérôme Ferrari


"Mettez tous les éléments de sa vie sur papier: vous lui décernerez une médaille 
ou vous l’enverrez en prison" (*)


Le spectre du principe d'incertitude de Werner Heisenberg planait déjà sur Aleph zéro, le premier livre de Jérôme Ferrari. L'écrivain corse choisit la déférence d'un "vous" presque affectueux pour raconter le jeune chercheur doué, naïf, qui eut l'arrogance de réfuter le principe de causalité et dont le destin scientifique fut à la fois un triomphe et une malédiction, par la faute d'une "énergie mauvaise qui rayonnait silencieusement". 

5 juillet 2016

Stay behind


Frédéric Saenen explique dans une courte postface de remerciements que "Ce récit ne se veut en rien, sous des dehors romanesques, une énième théorie sur les actes criminels qui ont secoué la Belgique au début des années 80 et que l'on appelle les «Tueries du Brabant»". Nous ne dirons pas non plus que Stay behind est un polar. L'explication du titre est à trouver dans les réseaux paramilitaires mais d'autres interprétations surgissent à la lecture, appuyées par l'absence de trait d'union.