5 décembre 2016

Habitée

"Dans sa perplexité, Simmele fixait la clarté, quand celle-ci se mit à vibrer ; on eût dit que les ondes lumineuses se matérialisaient. Simmele était si troublée qu'elle en oubliait d'avoir peur. Petit à petit, une femme se dessinait. Simmele reconnut d'abord un front, puis des yeux, un nez, un menton, un buste... La femme ouvrit alors la bouche et se mit à parler, avec une solennité quasi religieuse.
«Simmele, ma fille, fit la voix, apprends que je suis Esther Kreindel, l'épouse de Reb Zorach Lipover. Il n'est pas d'usage que les morts interrompent leur sommeil éternel, mais je ne saurais reposer en paix car mon époux me réclame sans cesse jour et nuit. Les trente jours de deuil se sont écoulés et pourtant ses lamentations se renouvellent car il ne peut m'oublier. Si je pouvais m'arracher à la mort, je ne serais que trop heureuse de revenir à la vie et de retourner auprès de lui. Mais mon corps est enseveli à sept pieds de profondeur et les vers ont déjà rongé mes yeux. Aussi m'est-il accordé, à moi qui suis l'esprit d'Esther Kreindel, de choisir un autre corps. [...].»"

Isaac Bashvis Singer - Esther Kreindel la seconde (du recueil Le dernier démon)


4 décembre 2016

Un vieux livre yiddish

Traduit du Yiddish par Gisèle Bernier (1965, Stock)

Ce vieux livre d'occasion jauni, une relique, offre un aspect immémorial et si étrange – la tête d'Isaac Bashevis Singer en couverture paraît un fantôme – qu'y plonger, sans rien en connaître, s'apparente à entrer dans un autre monde, un peu magique, peuplé d'êtres aux coutumes singulières, aux prises avec des croyances et des puissances surnaturelles très envahissantes : bref, dépoussiérer l'inconnu, joie d'archéologue. Les nouvelles qui le composent ne sont pas si anciennes, leur écriture remonte à une cinquantaine d'années (1961 à 1964).

30 novembre 2016

Le sapin d'Andersen

"Pierre est gai, facile à vivre. Pas bavard, je n’aime pas les hommes bavards. Il est à ma disposition sans être un mou et un asservi. Il est tendre. J’aime sa peau. On se connaît par cœur. Je lui reproche son amour trop inconditionnel. Il ne me met pas en danger. Il ne me magnifie pas. Il m’aime même laide ce qui n’est pas du tout rassurant. Il n’y a pas d’électricité entre nous, y en a-t-il eu jamais ? Quel inventaire pitoyable ! Je suis le sapin du conte d’Andersen. Qu’advienne quelque chose de plus vivant, de plus enivrant ! Qu’importe la forêt, la neige, les oiseaux, le lièvre, le sapin ne jouit de rien car il ne pense qu’à grandir, être plus haut pour contempler le monde. Quand le voilà grand, il rêve d’être abattu et emporté par les bûcherons pour devenir un mât et traverser les mers, quand ses branches sont assez fournies, il rêve d’être abattu et emporté pour devenir un arbre de Noël. Le sapin languit, le désir le tue. Dans le salon chaud, alors qu’on le coiffe, qu’on le décore, qu’on lui accroche des filets de bonbons, qu’on pose sur sa tête une étoile, il rêve du soir et des bougies sur ses branches, il rêve que la forêt entière se colle aux carreaux pour le jalouser. Quand il est seul dans le grenier, nu, sans épines dans le froid de l’hiver, il se rassure en espérant le retour du printemps et du dehors. Quand il est dans la cour, gisant flétri à côté des nouvelles fleurs, il regrette son coin noir du grenier. Quand arrivent la hache et l’allumette, il pense aux anciens jours d’été, là-bas, dans la forêt."

Yasmina Reza - Babylone


29 novembre 2016

Qu'advienne quelque chose...

Dans Babylone, Yasmina Reza recourt à un dispositif qui ne lui est pas coutumier, le meurtre. Je lis dans une critique qu'il s'agit d'un "polar burlesque teinté de mélancolie", l'expression sied bien au prix Renaudot 2016. Mais "polar", n'exagérons rien, une sexagénaire, la narratrice, organise une fête dans son immeuble, à l'issue de laquelle le voisin sympathique du quatrième vient sonner à la porte dans la nuit, il a tué sa compagne. Il faut prévenir la police mais Jean-Lino espère d'abord transporter le corps de Lydie. La scène devient cocasse et crispante. Trop sans doute pour ne pas être prétexte d'auteur.

21 novembre 2016

Économie : propositions de lecture

Pour avoir lu tardivement "Le Monde Diplomatique" de septembre, où ce hors-série est annoncé, je ne possède "Le manuel d'économie critique" que depuis peu et ne saurais en faire une chronique convenable. S'il est à la hauteur du manuel d'histoire critique (septembre 2014), il peut s'acheter les yeux fermés : "l'économie comme on ne vous l'a jamais expliquée".



17 novembre 2016

Et si l'argent poussait dans les arbres ?

"Dans l'Angleterre médiévale, le roi payait ses factures avec des bâtons en bois de noisetier. On faisait des entailles d'un côté pour indiquer le montant dû, puis on les fendait en deux de manière à ce qu'une moitié puisse être authentifiée grâce à l'autre moitié. Ces «bâtons de comptage» n'étaient en réalité qu'une promesse du roi, une reconnaissance de dette. Les gens les acceptaient de plein gré, car ils savaient qu'ils pourraient s'en servir pour payer leurs impôts. Ces bâtons furent en usage dans de nombreux pays jusqu'au XIXè siècle.  [...].
De nos jours, presque tout l'argent n'existe que sur support numérique dans nos comptes en banque. Mais l'argent déposé n'est pas à nous. Tout comme les bâtons du roi, il s'agit d'une promesse de paiement, qui émane cette fois des banques. Quand le système bancaire autorise plus de prêts, il crée d'autres promesses de paiement et augmente donc la quantité d'argent. Si l'on crée trop d'argent par rapport au volume des échanges et des investissements qui ont cours dans l'économie, l'argent perd de sa valeur. Mais si l'on en crée trop peu, les investissements diminuent et le chômage augmente. Ainsi, la forme que prend l'argent est sans importance. Ce qui compte, c'est la quantité d'argent en circulation et le niveau de confiance en sa valeur. Ce qui pousse dans les arbres n'inspirerait pas beaucoup de confiance. Comme l'historien Niall Ferguson l'a si bien dit : «La monnaie n'est pas du métal. C'est la confiance gravée.»"

David Boyle - Et si Marx avait raison ? (Le courrier du livre, 2013)

© Philippe de la Fuente 

16 novembre 2016

L'économie par l'autre bout

Cinquante questions pour comprendre l'économie
editions-tredaniel.com 
Traduit de l'anglais par Daniel Lauzon

Après avoir ramé parmi les projections alarmantes d'un spécialiste, tenté d'élucider courbes et indices boursiers, si l'on prenait l'économie par l'autre bout ? 
Nous savons qu'avec des "si", on refait le monde, alors voici un livre avec des "si". Il pose des questions simples qui ont le mérite de soupeser impacts et conséquences de suggestions saugrenues et improbables, mais fructueuses, car elles permettent de comprendre les fondements de l'économie.

11 novembre 2016

Le bruit et la fureur (2) : Caddy insaisissable

© garciala.blogia.com

[Celles et ceux qui ne connaissent pas le récit liront utilement le résumé proposé sur Wikipédia]

Tout ce que Faulkner a dit sur la genèse de ce roman conduit à l'image de la petite fille perdue dès que rêvée et à la tentative de la retenir sur la page. On peut penser que les trois frères Compson sont un reflet de la fratrie de l'auteur : il eut deux frères cadets et le personnage de Candace – Caddy – figurerait la sœur qu'il n'a pas eue.

1 novembre 2016

Réformer la religion

© wallpaper.com
L'article consacré au chaos syrien permet de mesurer, sur un plan géopolitique, les enjeux et les parties impliquées dans le conflit. Il serait incomplet sans revenir sur un aspect alarmant de la conclusion du livre d'Alexandre Del valle et Randa Kassis : il concerne le danger de la "tentation obscurantiste" du monde arabo-musulman sous la pression de la "solution islamique". Celle-ci n'a pas encore été assez essayée pour que les peuples s'en éloignent massivement. Pendant ce temps, l'équilibre de la région et les frontières établies à la chute de l'Empire ottoman sont gravement remis en cause.

29 octobre 2016

Comprendre le chaos syrien


L'historien de la Méditerranée Fernand Braudel a coutume de donner la formule «cœur dangereux du monde» lorsqu'il évoque la Syrie, devenue aujourd'hui un champ de ruines. L'actualité le confirme chaque jour, cette région est plongée dans un chaos indescriptible, dont ce livre propose d'éclairer les causes et possibles issues. Il est l'œuvre d'Alexandre del Valle, essayiste géopolitologue au parcours politique (courant libéral conservateur) parfois controversé et de la politicienne franco-syrienne Randa Kassis, représentante de l'opposition laïque et démocratique au régime de Bachar El-Assad.