13 novembre 2017

L'idée

– Bon. Regardons, ce sera peut-être amusant... Voyons un peu ce qu'il nous montre...
– Oh non, ne dites pas cela : pas «il»... qui «il» ? ... c'est un espace sans limites qu'aucun «il» ne peut contenir...
– Ah bon, donc «nous montre» ou plutôt «montre»... Pas à «nous» non plus, sans doute ?...
– Non, il ne faut pas de «nous»... ce sont des espaces infinis... sans contours...
– Très drôle... Donc ce faux «il» s'approche de ce faux «nous» et montre quoi ? Qu'est-ce que c'est ?... 
– Mais voyons, c'est facile à reconnaître, ça s'appelle une «idée»... 
– D'où vient-elle ? C'est vous qui l'avez fabriquée ?
– Moi ? Mais «moi» ça n'existe pas, je viens de vous le dire, il ne faut pas s'occuper de ça... Il n'y a pas de moi ici... pas de vous... Il ne faut à aucun prix se laisser distraire par ces futilités... ces mouches que cherchent à attraper les écoliers dissipés... il faut se concentrer juste là-dessus...
– Sur l'idée ?
– Oui, puisque vous tenez absolument à le nommer... Il suffit de le laisser entrer, se déployer...
–Oh nous, vous savez, quand il s'agit d'idées... Nous ces grands noms... on n'a pas été habitués à de pareilles fréquentations, on n'a pas reçu d'éducation, pas acquis les bonnes manières... nous, vous le savez, on n'a pas été préparés, cultivés... Alors nous, à quoi bon ?
– Mais voyons, il ne s'agit pas de ça... Moi non plus, si vous allez par là, je ne possède pas les instruments... quelques bribes... de vagues notions... personne aujourd'hui, c'est bien connu, ne peut se targuer d'avoir accumulé toutes les connaissances, chacun, comme on le sait, est enfermé dans son petit champ étroit... Non, oubliez comment on nomme cela, ne cherchez pas à savoir d'où cela vient, il suffit de se laisser pénétrer, de le laisser se déposer... un germe qui peut pousser sur n'importe quel terrain tant il a de vitalité, de force... Si vous le laissez s'implanter, cela va croître, se couvrir de bourgeons, de feuillages, étendre ses ramifications... Ne trouvez-vous pas que déjà autour de nous l'air est plus vif, comme purifié... ces détritus, cette pourriture nauséabonde que vous avez essayé maladroitement d'enfermer, d'isoler, de signaler avec votre «disent les imbéciles», vous voyez comme maintenant elle est détruite, cette fois pour de bon, rien n'en subsiste...

11 novembre 2017

Présent

Le vrai bonheur serait de se souvenir du présent
Jules Renard ("Journal", 1891)



En épigraphe de "Les eaux troubles du mojito" (Philippe Delerm).

9 novembre 2017

La temporalité chez Faulkner 2


Le temps affectif

On a vu dans la première partie de la synthèse que Faulkner casse le temps et brouille les morceaux du récit. Dans un roman normal, il y a un récit avec un nœud, l'assassinat du père Karamazov chez Dostoïevski par exemple. Dans la critique littéraire sur "Le Bruit et la Fureur["Situations I", juillet 1939], Sartre écrit que dans ce roman, où Faulkner va au bout de son art, "rien n'advient, l'histoire ne se déroule pas : on la découvre sous chaque mot, comme une présence encombrante et obscène". Il ne s'agit pas d'un simple exercice de virtuosité, une technique renvoie à la métaphysique du romancier et il appartient au critique de la dégager. 

4 novembre 2017

Sur le chemin des contes

La vallée des lacs : Gérardmer, Longemer, Retournemer. Nous y retournions en septembre et le temps ne serait pas beau, frais et pluvieux. Nous ne le savions pas encore lorsque sur un marché aux livres près de Liège, je découvrais ce vieux recueil de contes : il agrémenterait notre séjour et mettrait un baume sur les contretemps atmosphériques.


S'il se peut que la fée maline Polybotte guida mes yeux pour dénicher le livre, ce fut alors la même qui nous farça à l'arrivée dans le pays géromois par un violent orage qui paralysa la circulation automobile: mieux vaut se garer quand ces forces-là se déchaînent. Une fois au gîte, à l'abri et au sec, j'eus un frisson réjoui en sortant le bouquin de mon sac, songeant que ces conjectures pussent  être vraies : imprimé en 1951, le livre a exactement mon âge, concomitance frappante.

3 novembre 2017

Certaines villes

Certaines villes, comme des boîtes enveloppées de papier sous les arbres de Noël, dissimulent des présents inattendus, des délices secrètes. Certaines villes resteront toujours des paquets cadeaux recelant des énigmes qui ne seront jamais résolues ni même entretenues par les touristes en vacances, ou même par les plus curieux, les plus persistants des visiteurs. Pour connaître de telles villes, pour les déballer, en vérité, il faut y être né. Venise est ainsi. Après octobre, quand les vents de l'Adriatique ont balayé le dernier touriste Américain et même le dernier Allemand, les ont emportés au loin et ont expédié à leur suite, par les airs, leurs bagages, une autre Venise se découvre : une clique d'élégants Vénitiens, ducs fragiles arborant des gilets brodés, sveltes comtesses suspendues aux bras de neveux longs et pâles ; créations jamesiennes, romantiques à la D'Annunzio, qui ne songeraient jamais à sortir des ombres mauves de leurs palais par une journée d'été quand déferlent les étrangers, émergent pour nourrir les pigeons et flâner sous les arcades de la Piazza San Marco, s'aventurent pour aller prendre le thé dans les salons de Danieli (le Gritti étant fermé jusqu'au printemps), et, plus distrayant, pour siffler des martinis et mastiquer des croque-monsieur dans la confortable intimité du Harry's American Bar, tout récemment encore abreuvoir exclusif des hordes bruyantes venues d'au-delà des Alpes et des mers. [Traduction de l'anglais par Henri Robillot]

Truman Capote - Musique pour caméléons (Jardins cachés" )

Venise - Canaletto (1731-1732)

30 octobre 2017

La temporalité chez Faulkner 1

Commençons par remonter au livre qui est à l'origine de cet intérêt pour William Faulkner, l'essai de Pierre Bergounioux "Jusqu'à Faulkner" (chroniques 1 et 2, octobre 2012) qui met déjà le temps sur le tapis. Il y est expliqué que la littérature éprouve des difficultés à dire la réalité du moment vécu parce qu'elle se réalise en décalage, à distance temporelle, dans un endroit très différent de l'action, c'est-à-dire devant la page blanche. L'écrit dirait donc moins la réalité que l'idée que l'on s'en fait quand on n'y est plus impliqué (ou ne l'a jamais été). La thèse de Bergounioux est qu'il a fallu attendre Faulkner (1929) pour que le récit «accomplisse» cette impossibilité de la littérature à donner l'instant vécu.

Des romans tels que "Le bruit et la fureur", "Tandis que j'agonise" ou "Sanctuaire", et dans une moindre mesure "Lumière d'août", [pour ceux que j'ai lus] adoptent une technique narrative qui privilégie certes des éclairs de présent, mais casse et brouille la chronologie, s'évertue à contourner certains moments cruciaux du récit, pressentis et révélés après leur réalisation par des indices épars. Le lecteur dérouté s'interroge sur la perception du temps dans l'art de Faulkner. Essayons d'élucider cela avec le concours de commentateurs de l'œuvre.


26 octobre 2017

Retour au jardin d'enfants

Traduction de l'anglais par Henri Robillot

Après le très prometteur "Petit déjeuner chez Tiffany" (1958) et le captivant "De sang-froid" (1965) qui lui valut renommée et argent, la carrière littéraire de Truman Capote peut sembler s'éteindre dans l'alcool et la dépression. Ce serait faire peu de cas des résolutions que l'auteur manifeste dans sa préface de "Musique pour caméléons" (1979) et des qualités de ce recueil.

15 octobre 2017

Trace

Au début des "Souvenirs pieux" Marguerite Yourcenar raconte (pages 33-34, édition Blanche Gallimard) les complications qui surviennent à sa mère durant les jours après la naissance. Elle a retrouvé un bristol sur lequel son père nota l'évolution des températures de Fernande : son contenu est méticuleusement rapporté dans le texte. Précieux carton griffonné, venu de la nuit des temps, si réel qu'il saisit : le 11 juin, la bonne ne se souvenait-elle pas des chiffres ? le 12 au soir c'est inquiétant, le 15 un mieux et on oublie le pouls, le 16 fièvre importante dès le matin, le lecteur s'inquiète des chiffres suivants et saute à la suite de la narration.


Où l'auteure écrit brutalement : "Fernand mourut dans la soirée du 18, d'une fièvre puerpérale accompagnée de péritonite", ajoutant que les chiffres du 13 n'ont pas été repris par Monsieur de C., par superstition peut-être.

Cette lumineuse insertion dans le texte est féconde, elle offre au lecteur d'imaginer, presque matériellement, la tonalité de ces heures de juin 1903, les répits, les souffrances de la malade de plus en plus confuse, l'entourage affairé et silencieux ; tout près Marguerite dans un berceau et le chien Trier qu'on a sans doute chassé de la descente de lit. Et sur un meuble ou dans un tiroir, ce bristol ("portant accouplées presque dérisoirement les armoiries des deux familles"), ponctuation régulière d'une agonie, miraculeusement répercutée par-delà le siècle aux yeux d'un lecteur anonyme.

10 octobre 2017

Généalogie

J'avais traversé Fernande[1]; je m'étais quelquefois nourrie de sa substance, mais je n'avais de ces faits qu'un savoir aussi froid qu'une vérité de manuel ; sa tombe ne m'attendrissait pas plus que celle d'une inconnue dont on m'eût par hasard et brièvement raconté la fin. Encore plus difficile était d'imaginer que cet Arthur de C. de M. et sa femme, Mathilde T., sur lesquelles j'étais moins renseignée que sur Baudelaire et sur la mère de Don Juan d'Autriche, eussent pu porter en eux certains de ces éléments dont je suis faite. Et pourtant, par-delà ce monsieur et cette dame enfermés dans leur XIXè siècle s'étageaient des milliers d'ascendants remontant jusqu'à la préhistoire, puis, perdant figure humaine, jusqu'à l'origine même de la vie sur la terre. La moitié de l'amalgame dont je consiste était là.

Marguerite Yourcenar - Souvenirs pieux ("Le labyrinthe du monde")


[1] Fernande est la mère de Marguerite, morte des suites de l'accouchement.

9 octobre 2017

Souvenirs pieux

"Souvenirs pieux" (1974) est le premier volume de la trilogie autobiographique de Marguerite Yourcenar "Le labyrinthe du Monde" ; il explore la lignée maternelle. Le second tome "Archives du Nord" (1977) part de la nuit des temps pour aboutir, à travers la lignée paternelle, à cet "enfant qui a environ six semaines". Enfin "Quoi ? L'Éternité" est inachevé, s'arrête en 1918 et a été publié un an après la mort de Marguerite en 1987.
MY par De Grendel Bernhard en 1982 à Bailleul