11 janvier 2016

Merci aux ambitieux de...

"...s'occuper du monde à ma place." Titre racoleur, mais l'éditeur, le format, la sobre présentation inspirent confiance. D'autres titres de Georges Picard font ce genre d'œillade : "Du malheur de trop penser à soi", "Le génie à l'usage de ceux qui n'en ont pas", "Le vagabond approximatif", "L'hurluberlu ou la philosophie sur un toit". S'il ne s'y expose pas de la philosophie de haut vol, beaucoup en feront la leur, si ce n'est  déjà le cas. 


L'auteur a jadis fréquenté avec zèle les Hegel, Kant et Derrida, les philosophes qui "se mêlent de nous conter des fictions théoriques dans un langage de bête à concours", les "textes à lire le crayon à la main".  Il leur doit de beaux moments de spéculation et de rêverie, mais il considère aujourd'hui que cette philosophie "peut combler ceux qui ne se font pas trop d'illusions sur les vérités qu'elle prétend établir". On le comprend vite, après quelques pages, Picard ne décolle plus vers ces hauteurs, pour se contenter de dire ce qu'il pense à soixante ans, ou si l'on préfère, ce à quoi il ne croit plus guère, à la manière d'un râleur misanthrope, pourfendeur d'intellectuels péremptoires et autres cuistres bavards instruits.

Bref retour sur un ouvrage antérieur, "Tout le monde devrait écrire", pour présenter Georges Picard qui renverse gentiment la maxime qui dicte «tout ce qui se conçoit bien s'énonce clairement».


Georges Picard : "L'écriture est «découvreuse»"

On lit sur Wikipédia que l'œuvre de ce philosophe polémiste est composée de «petits chefs-d'œuvre brillants» tous publiés chez José Corti. Je m'y suis trouvé en territoire connu car j'y ai trouvé des sentiments familiers (leurs contours incertains m'incite à préférer ce terme à «réflexions»). Ne les ayant jamais formulés par écrit, je ne devais donc pas les concevoir très bien si je tiens compte de la recommandation de Picard à Barrot dans la séquence précédente. Qu'importe, la lecture, telle l'écriture, est «découvreuse» et elle agit comme la bague de mise au point d'un objectif photo. 

Lorsqu'il tente de s'attacher des idées, Picard est embarrassé devant les questions difficiles et "reste au milieu du gué", non par indifférence mais tenaillé par les remords de conscience. Il remarque que la plupart des gens qui vont au bout des leurs commencent par les conclusions pour inventer les arguments qui y mènent. Pas de quoi être épaté.
Il voudrait, par exemple, que les peuples sous-développés sortent vite de leur misère, mais ne veut pas que l'atmosphère planétaire sature en CO2. La croissance en même temps que la décroissance. Il ne sait pas croire à une croissance non polluante, car il fonde peu d'espoir sur la cupidité et la bêtise humaine. 
Le quidam Jean Foutre – vous connaîtrez aussi le fonctionnaire Connard Fini si vous prenez ce livre – n'aime pas les immigrés venus s'ajouter aux chômeurs déjà nombreux chez nous. Mais ce monsieur fait travailler en noir un ouvrier syrien sans papiers, car il doit bien vivre, non ? Et puis la TVA est élevée. "Crétin qui applique comme tout le monde les règles d'une logique à plusieurs entrées. À son médiocre niveau, c'est un exemple de la difficulté de penser."

Gouverné par une paresse qui n'est pas sybaritisme, sous les auspices de Montaigne qui préfère l'examen du cas particulier à la pompeuse certitude idéologique, ce livre, ni essai ni journal ni roman  un peu des trois ? – est une lettre à un ami de longue date, Martinu, auquel il répond après des années de silence, prétexte pour faire le point. À ses côtés, sa femme Isa, journaliste qu'il admire voir démonter une affaire de corruption, et à laquelle il donne sa lettre à lire, à défaut du livre qu'elle voudrait lui voir écrire (facétie de l'auteur, nous l'avons entre les mains). Puis il fréquente Lydie, jeune poétesse dont il apprécie l'enthousiasme lyrique et la détermination détachée des ambitions. Pour démentir son propos général, Picard croit en ces gens-là. 
À se montrer non constructif, à forcer le trait, Picard finirait par prendre la pose. Lorsqu'il dénonce, à propos de la télévision, "la bêtise arrogante qui s'y étale", lorsqu'il pouffe en y écoutant "les donneurs de leçons médiatisés", il a raison mais la vision simpliste est en contradiction avec ses difficultés pour apprivoiser des convictions. Je ne crois pas que la télévision, qui plus est aux heures de grande écoute, soit le lieu pour entendre des analyses politiques ou idéologiques fines. L'écran médiatique, devenu pur divertissement,  n'est pas (plus) l'endroit. 

Ce sera l'une des nuances mais lorsque ses imprécations atrabilaires ennuient, deux pages plus tard, à propos de sa nouvelle résidence à la campagne, Georges Picard écrit "...la solitude n'est nulle part, nous devons la gagner sur tout, même sur le désert et le silence." Et l'on se réconcilie avec l'adorable misanthrope, presque contrit de l'avoir dénigré...

Éditions José Corti, Domaine français, 2015, 150 pages. 

Un extrait à suivre...

15 commentaires:

  1. Je l'ai lu, et je n'ai pas accroché du tout... Je lirai d'autres livres de ce philosophe, que je ne connaissais pas avant.
    Bonne journée.

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    1. Tiens ? ah bon. C'est vrai que sa marque de fabrique n'est pas le constructif, mais si on lit entre les lignes....
      Je comprends que le titre, au moins, vous ait accroché...
      Bonne semaine.

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  2. jamais lu cet auteur avant de vous lire mais votre billet me rend très curieuse, en tout cas il a l'art de choisir des titres accrocheurs

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    1. C'est très agréable à lire. J'ai rencontré chez lui des impressions personnelles, sans doute chacun/chacune y retrouvera-il/elle un peu de «ce qu'il a sur le cœur». L'ennui est que par moments, devant son abdication, on se dit : "Bon, d'accord, mais si on se montrait un peu constructif ?...".
      Je peux comprendre aussi que formuler son impuissance, son embarras est justement le signe de personnes qui évitent de proposer ses solutions (trop souvent) utopiques.

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  3. "L'écriture donne le monde et son propre rapport au monde" : nous appartenons sans doute à cette catégorie de lecteurs qui ont besoin d'écrire pour cerner ce qu'ils pensent.

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    1. Voilà un beau sujet de dissertation !
      Développer ce sujet demanderait plusieurs pages et ce serait peut-être salutaire pour m'obliger à voir clair... (cqfd).
      Brièvement, je trouve qu'écrire «simplifie» les idées qui se bousculent, on voit plus clair (et le lecteur aussi) et cela s'accompagne d'un sentiment de satisfaction intellectuelle. Mais ceci se fait souvent aux dépends de la complexité de la pensée dont il faut toujours sacrifier des nuances que le cerveau est apte à concevoir presque sans frein. Par contre, l'évolution numérique pallie un peu ceci en ne figeant plus l'écrit.

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  4. J'ai lu quelque part (mais où) un bel éloge de ce livre, d'ailleurs je l'avais noté dans la foulée. Vos petites réserves ne me découragent pas, je pense qu'il y a à puiser dans les réflexions de l'auteur.

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    1. Mes réserves ne désavouent pas vraiment le livre qui est bien mené et j'y ai pris un vrai plaisir. Il y a simplement que si je rencontre souvent les idées de ceux qui manifestent de l'impuissance, un "à quoi bon" compréhensible, je regrette qu'il n'y ait «que» cela.
      Même si au décompte final, à notre niveau, nous ne sommes que les spectateurs du monde. Mais il m'est peut-être difficile d'y consentir : les petits ruisseau font etc...

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  5. J'ai bien aimé deux de ses livres, très différents : "Tout le monde devrait écrire" et "Le Vagabond approximatif". Puis j'en ai lu un autre, puis un autre (je ne me souviens plus des titres), puis je me suis lassée, car son côté jusqu’au-boutiste de râler, descendre, critiquer, se foutre de la gueule de tout le monde, même avec humour, m'est devenu un tantinet pénible. Faudra que je réessaie de le lire un jour...

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    1. Il n'y pas obligation d'essayer de le relire si vous en avez fait le tour... ;-)
      Je lirais volontiers "Tout le monde devrait écrire".
      Bonne soirée.

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  6. Ayant entendu parler de ce livre, non présent à la bibli, j'en ai emprunté un autre 'pour voir' et me suis lamentablement vautrée je le sens, abandon une fois que j'ai vu ou cru voir l'idée! C'est assez particulier.

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    1. Ce n'est pas en effet le genre de livre que je rencontre habituellement sur votre blog. J'avoue ne pas comprendre qu'on puisse ne pas être intéressé, ne fût-ce qu'avec le sourire.
      Mais c'est vous qui voyez, comme on dit....

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  7. Jamais lu non plus, mais j'aime ceux qui ébranlent les certitudes, qui ne proposent pas LA solution.
    Comme vous je lirais bien "Tout le monde devrait écrire", chose qui au vu des innombrables publications à chaque "rentrée" semble de plus en plus être le cas!
    Bonne journée et merci.

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    1. Tout le monde devrait écrire pour soi d'abord, propose-t-il, sans nécessairement publier car il y a pléthore de nouveaux livres, vous le dites. Notez que ce fait n'est pas nouveau, en 1880 Zola écrivait déjà... Mais je vais publier cet extrait demain, c'est un vieux billet que je n'ai jamais posté, il me suffit d'actualiser la date.
      Bonne journée Colette.

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  8. Colo, j'ai présenté ce livre en médiatheque à sa sortie car je partageais ce qui y était écrit. Dans la salle, j'ai eu droit à un tir groupé de personnes qui faisaient partie d'un atelier d'écriture et qui, bien sûr, apprenaient à écrire dans la seule idée camouflée d'être éditées, sans jamais vouloir le reconnaître. Car oui, Picard prône surtout l'écriture pour soi, et moi aussi. J'ai bien ri ce jour là...

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